COMMENT TRANSFORMER L’EUROPE EN MOTEUR ANTI-CRISE ?
Idee Belfort , 25 Mars 2010

Pour parler de l’Europe et de la crise, il faut rappeler ce qu’est l’Union Européenne aujourd’hui après l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne . J’y consacrerai quelques minutes avant d’essayer d’analyser le contenu et les conséquences de la crise, pour enfin examiner les réponses pouvant être apportées par l’Union Européenne.

L’UNION EUROPEENNE AUJOURD’HUI


Avec le Traité de Lisbonne, fruit d’un long cheminement parsemé d’échecs (cf referendum irlandais ) et de tergiversations (cf position tchèque) , l’Union Européenne s’est dotée , depuis le1er Décembre 2009 , d’un instrument de gestion de ses affaires courantes qui remplace le traité constitutionnel européen rejeté en 2005 par la France et les Pays-Bas. Nous n’analyserons pas ce traité si ce n’est pour souligner qu’il ne contient guère de vision pour l’Europe, aucune stratégie politique ambitieuse et réaliste. Pire il ne prend nullement en compte le ressentiment des peuples contre la bureaucratie bruxelloise ( cf analyse du journal Le Monde du 20 Novembre 2009 ) . Ce traité confirme que l’Europe a tourné une page , après la monnaie unique , la réunification allemande , les divers élargissements : elle n’est aujourd’hui rien d’autre qu’un pacte de coopération et d’intégration au niveau du Marché entre états hétérogènes qui ne veulent pas renoncer à leur souveraineté et qui espèrent affronter la mondialisation avec les instruments des pouvoirs nationaux et des institutions intergouvernementales .
Le récent sommet climatique de Copenhague a démontré que cette méthode menait l’Union Européenne à la marginalisation . Copenhague a été « un échec humiliant pour l’Europe , incapable de parler d’une voix et d’avoir sa place , apparaissant comme à la traîne , alors qu’elle est en réalité , parmi les pays industrialisés , la seule à avoir pour le moment réalisé des efforts concrets «  ( Corinne Lepage , eurodéputée). Guy Verhofstadt , ancien premier ministre belge , n’hésite pas pour sa part à affirmer que «  Copenhague est un sérieux avertissement qui nous remet les deux pieds sur terre et nous fait perdre nos pauvres illusions « . Il ajoute que « l’Europe va également dégringoler économiquement et politiquement dans l’ordre mondial si nous ne nous décidons pas à travailler plus et mieux ensemble sans délai ».
Ecoutons dans le même chapitre l’économiste vénézuelien Moisès Naim : « tandis que les Européens se réunissent et discutent , le reste du monde croît , investit , innove , commerce et dépasse progressivement le vieux continent. Il ne s’agit pas d’un destin inévitable . Mais , si un changement profond en Europe ne se vérifie pas, il s’agit du destin le plus probable « .
Comment dans ces conditions répondre à votre question : face au risque de retour au protectionnisme et au désintérêt massif des peuples pour les institutions européennes , comment dégager des pistes mobilisatrices de sortie de crise car aucun pays ne peut réussir seul ?
Vaste question à laquelle il est délicat de faire face tant les leaders de nos états européens n’ont pas l’imagination , voire le courage , de dessiner les contours du futur de l’Europe.
Je vais toutefois , en toute modestie , tenter d’apporter une contribution à cette problématique , en revenant d’abord sur ce que nous appelons communément la crise.

LA CRISE DANS LA COMPLEXITE DU MONDE

Ce que nous appelons la crise a son origine , comme vous le savez , dans une crise financière du système bancaire international qui , compte tenu de la mondialisation , a entraîné l‘économie dans une impasse. Aujourd’hui certains pays de l’Union Européenne rencontrent des difficultés financières jamais égalées jusqu’à présent . En Grèce la situation est dramatique : 300 milliards de dette . La situation n‘est guère meilleure en Irlande qui connaît sa plus grave récession depuis 1930. La situation est aussi critique en Espagne : dette de 67 % du PIB en 2010. Ces chiffres démontrent que l’Europe n’a pas été capable de créer un espace économique , social et fiscal commun .La crise , on l’oublie trop souvent , ne résulte pas d’un orage soudain dans un ciel jusque là lumineux . Elle est le fruit de la mise en place depuis des années d’un modèle de mondialisation présentant de graves lacunes , modèle inéquitable , déséquilibré et non durable .
La crise a généré une situation de l’emploi extrêmement tendue . Selon l’OIT l’économie mondiale doit créer 300 millions d’emplois d’ici 2015 pour retrouver –seulement- les niveaux de chômage d’avant la crise . L’étude des crises antérieures montre par ailleurs un décalage important entre la reprise économique et le rétablissement de l’emploi . Ce décalage atteint souvent quatre ou cinq ans . Ce délai est socialement dangereux . Il a un coût personnel et social élevé qui se traduit en perte globale d’emplois mais aussi de confiance en soi . Ceci a des conséquences importantes sur la montée du stress et sur les conditions de santé . Mais cela génère aussi des entorses plus nombreuses et plus graves aux normes fondamentales du travail (montée du travail clandestin , du recours au travail des enfants , amplification de la précarité , développement des discriminations en particulier envers les populations les plus exposées , à commencer par les migrants ) . La prolongation des effets de la crise sur l’emploi est aussi la cause de comportements de découragement. C’est le cas en Europe pour les jeunes et les seniors qui voient leur situation vis-à-vis de l’emploi se détériorer de jour en jour . Les réactions que provoque la crise se traduisent aussi dans des comportements dans lesquels prime le besoin de protection . La recherche de protection pour faire face à la concurrence commerciale et aux délocalisations conduit à des mesures où les égoïsmes nationaux ou locaux l’emportent sur toute autre considération . Ces comportements n’épargnent pas les salariés. Les conflits durs enregistrés dans les fermetures ou les délocalisations d’entreprises en témoignent . La recherche d’un règlement individuel de ces conflits par le seul truchement d’une prime forte –imitant à une bien moindre échelle les parachutes dorés – a souvent occupé le devant de la scène . Elle traduit une inquiétante perte de confiance dans les règlements collectifs et dans les dispositifs de formation/reclassement . Le sentiment domine que l’engagement fidèle à une entreprise ,la contribution portée à sa performance , ne pèsent rien face à des restructurations dans lesquelles la recherche du seul profit immédiat semble dominer , sans souci des conséquences sur les hommes et les femmes ,qui ont construit jour après jour cette performance . Il y a donc urgence à conduire une action globale européenne tendant à replacer l’emploi et la protection sociale au cœur même des politiques de relance . La crise remet en fait en question un certain nombre de principes ayant étayé les politiques économiques de l’Union Européenne : dérégulation , primauté des critères économiques , place exorbitante accordée au profit et à la croissance.
Comme l’a souligné, en Mai 2009 , la conférence des églises européennes «  la crise est en grande partie une crise de confiance envers les institutions politiques et financières et envers le système qui l’a provoquée . Cette crise a une dimension éthique importante : nos sociétés souffrent d’un style de vie qui se concentre sur le profit individuel , la consommation et l’avidité au lieu de prendre des responsabilités pour l’intérêt général , le bien-être de tous , le futur de chacun dans le monde qui est le nôtre . La crise économique doit être vue en lien avec d’autres problèmes majeurs que nous devons affronter : le changement climatique , la crise de l’énergie et des réserves d’eau , le manque de nourriture , qui ont des impacts notables dans de nombreuses régions du monde .La conférence des églises européennes poursuit : «  le problème des évolutions démographiques nous oblige à nous tourner vers des politiques durables . Une réponse cohérente face à l’ampleur des bouleversements politiques est incontournable . En supposant que cette approche est correcte , nous craignons que les mesures qui ont été prises jusqu’à présent par l’ Union Européenne et ses états membres ne répondent pas au problème mais qu’elles agissent simplement sur ses symptômes . « 
Pour les églises européennes la crise est un appel au changement décliné de quintuple façon :
- mieux traduire les valeurs de l’Europe dans la politique sociale et environnementale;
- investir plus dans les personnes : pour l’éducation , la formation professionnelle , l’apprentissage tout au long de la vie, l’innovation et la recherche;
- réduire le niveau de chômage en redonnant au travail sa place comme élément central de la personnalité humaine;
- permettre à chacun en Europe d’avoir une vie digne en assurant des services de santé et sociaux de qualité et durables;
- reconnaître la complexité de la présente crise , à laquelle aucun individu , aucune institution n’a de réponse totalement satisfaisante , et prendre plus au sérieux les résultats de nombreuses consultations faites auprès des citoyens de l’UE.
J’ajouterai à ces considérations des Eglises que les élites se sont coupées des aspirations des citoyens qui se sentent délaissés et livrés à eux-mêmes dans une jungle sans merci où le plus fort écrase le plus faible , sans se soucier de ce qui peut advenir pour ceux qui ne trouveront pas le chemin de la réussite.
Il faut redonner à l’Europe les moyens d’appliquer les valeurs de solidarité , d’intégration et de cohésion sociale à travers une organisation radicalement différente de celle qui prévaut aujourd’hui . L’Europe ne sera un moteur anti-crise que si elle est dotée d’un gouvernement européen qui aujourd’hui n’existe pas.

L’UNION EUROPEENNE A LA CROISEE DES CHEMINS

Les Européens sont aujourd’hui dépourvus des instruments qui leur permettraient de faire face à la crise économique. Les décisions économiques , fiscales ,budgétaires restent en effet du ressort de 27 gouvernements nationaux . La crise financière pose par ailleurs la question du maintien dans la zone euro de certains pays : une monnaie européenne peut-elle survivre sans être liée à une politique économique européenne ? Cette politique nécessite l’émergence d’un gouvernement européen .
Ce gouvernement sera celui d’une union politique qui aujourd’hui n’existe pas . Qui dit union politique dit de facto fédération européenne rendue nécessaire par la crise financière et économique.
Pour être efficace cette union politique devra se construire progressivement sur la base de pays ayant des situations politiques , économiques et sociales compatibles . Telle était l’ambition des pères fondateurs dans les années 50 . Nous en sommes loin aujourd’hui .
L’Europe s’enfonce en fait dans un brouillard de plus en plus épais . En témoigne le taux d’abstention ( 60 %) relevé aux dernières élections du parlement européen . Il traduit le flou qui entoure désormais le « projet européen « . Je ne m’attarderai pas sur la reconduction de Mr Barroso à la tête de la commission , en fait un secrétariat général de l’Union.Il en est de même avec les nominations du Président de l’Union et du haut représentant aux affaires étrangères dont les rôles et fonctions restent à approfondir .
Plus importante par contre est la teneur d’un arrêt ( Juillet 2009 ) de la cour constitutionnelle allemande siégeant à Karlsruhe. Cette haute juridiction avait à examiner la conformité du traité de Lisbonne avec la constitution allemande . Les chroniqueurs français se sont contentés de relever que la cour donnait son feu vert à la promulgation du traité. Le jugement ainsi porté est un peu court . La cour allemande (bundesverfassungsgericht ) a en fait posé avec une grande clarté l’alternative entre le maintien de la structure actuelle de l’UE , c'est-à-dire intergouvernementale , et une refondation du projet européen qui mène , à travers un acte constituant explicite , à la création d’un véritable état fédéral .La Cour souligne qu’il est illusoire d’imaginer une évolution du projet européen dans le cadre du traité de Lisbonne . Seul un acte politique fort, émanant notamment de la France et de l’Allemagne, pourra changer le destin des Européens .
Nous mentionnerons le discours prononcé le 12 Mai 2000 par Joschka Fischer , ministre allemand des affaires étrangères , à l’Université Humboldt de Berlin. Fischer , dès cette époque , soulignait que l’élargissement à 27 ou 30 membres (nous y sommes ) aboutirait à l’érosion de l’UE . Pour éviter cette dérive Fischer préconisait « un acte délibéré pour rétablir l’Europe » , c'est-à-dire un pacte établissant la fédération européenne . Les gouvernants français de l’époque , Chirac et Jospin , n’ont pas jugé utile d’approfondir cette proposition . Ils portent aujourd’hui une lourde responsabilité devant l’histoire.
Depuis la crise est survenue avec son lot de drames et de récessions évoquées précédemment .
Force est de reconnaître que l’Europe , en restant un club d’états souverains , refusant d’harmoniser leurs fiscalités , a favorisé les délocalisations d’emplois par les entreprises souhaitant produire à un moindre coût . Des régions entières se sont ainsi retrouvées incapables de reconstituer une économie locale permettant aux populations de vivre ( crises de la sidérurgie ,du textile en France ). L’ Europe ne protège plus les citoyens . Elle ne peut plus rivaliser avec les pays qui se servent de leur monnaie pour la rendre plus compétitive . Les Etats-Unis et la Chine sont en partie responsables de cette situation encore aggravée par la crise financière du système bancaire international . Les différents sommets internationaux qui se sont réunis (G8, G20) n’ont en rien jugulé la crise mondiale : les banques qui ont été recapitalisées continuent à spéculer sur les marchés . On annonce que les bonus des banquiers dépassant 27000 euros seraient taxés à 50%.Cette annonce médiatique, refusée par les USA , ne changera rien à la vie quotidienne de nos concitoyens . Qui s’attaquera sérieusement à la régulation du système financier international en imposant de nouvelles règles d’éthique de morale et de transparence ?
Il est fort intéressant , à ce sujet , de relire la récente lettre ouverte de Mr Guy Verhofstadt , ancien premier ministre belge , à Mr Van Rompuy , président du conseil européen . Je cite : «  depuis les attentats du 11 Septembre 2001 et la crise financière de Septembre 2008 , un nouvel ordre mondial est né , qui est impitoyable pour les illusions nationales ( dépassées ) de la plupart des états-membres européens . La croissance dans l’eurozone attendue pour 2010 s’élève à 0,9% du PIB seulement , alors que celle de la Chine s’élève à 10% , celle de l’Inde à 7% , celle du Brésil à 4,8% et celle des Etats-Unis à 4,4%. Finalement en 2050 , le G7 ne sera plus composé des Etats-Unis, de la France , du Royaume-Uni , de l’Allemagne , de l’Italie , du Japon et du Canada , mais bien des Etats-Unis, de la Chine, de l’Inde , du Brésil , de la Russie , du Mexique et de l’Indonésie « . Pour Verhofstadt , il faut chercher la cause de cette évolution prévisible dans le fait que l’économie européenne est une collection d’administrations nationales bien distinctes les unes des autres , situation absurde et intenable dans l’économie mondiale globalisée d’aujourd’hui . Dans la zone euro les pays sont inextricablement liés par la monnaie commune . Les problèmes de la Grèce sont révélateurs : au lieu d’immédiatement former un front uni avec la Grèce , les dirigeants européens ont envoyé des signaux indiquant que c’était une question à régler par la Grèce et que les Grecs eux-mêmes devaient prendre les mesures nécessaires .
On livre ainsi la Grèce aux marchés internationaux de capitaux , en d’autres termes aux spéculateurs , sans se rendre compte que ceci menace d’autres pays et que l’euro lui-même risque d’être sapé.
Quoi qu’il en soit , qu’il s’agisse d’Haïti , de la Grèce ou de l’issue dramatique de Copenhague , la raison de l’échec est toujours la même : c’est parce que les états membres continuent à garder les rênes et parce que l’Europe n’a ni le pouvoir ni les outils nécessaires pour envisager une approche commune et encore moins de l’imposer .
Jacques Attali a parfaitement souligné que l’Europe était en train de sortir de l’Histoire c'est-à-dire : perdre ses principaux marchés , voir ses entreprises les plus compétitives devenir des cibles de rachat ou être copiées et sauvagement concurrencées, voir partir ses centres de décision et ses élites , ne plus être un acteur des grands évènements du monde .
Cette sortie tient à une raison simple : l’absence d’une structure politique à caractère fédéral , l’absence de volonté politique de nos dirigeants . Nous avons les dirigeants que nous méritons certes ; ils nous mènent à la catastrophe comme nous ont menés à l’impasse celles et ceux qui , au printemps 2005 , ont prôné le non au TCE . Ces derniers portent une lourde responsabilité dans le délitement actuel de l’UE.
L’ Europe n’est pas un moteur anti-crise . Elle ne le deviendra que le jour où elle se transformera en entité politique .
Je crains qu’il ne soit trop tard à moins que ne se lèvent dès à présent des hommes et des femmes d’Etat , lucides , courageux , compétents et convaincants, imprécateurs et guides à la fois et qu’ils montrent l’étroit chemin ( citation de Jacques Attali ).

Yves Lagier
Secrétaire du Comité pour l'Etat Fédéral Européen
Président honoraire de l'UEF France