La ratification manquée du Traité constitutionnel par la France, nette et sans équivoque, à laquelle s’ajoute le Non de la Hollande, signe la fin de ce texte tel qu’il a été conçu à l’origine et ouvre une période d’incertitude et de négociations convulsées durant laquelle les gouvernements tenteront de surmonter l’obstacle. La tentation sera forte de minimiser ce qui s’est passé et de chercher à résorber la défaite sans grands bouleversements. Il faut dire que l’Europe, en fait, n’est pas en grand danger de vide institutionnel et qu’elle ne vit pas une crise susceptible de mettre en cause le chemin parcouru : le Traité ne constituait qu’une rationalisation des traités existants et les innovations techniques, qui visaient à assurer la gouvernance de vingt-cinq pays ou plus, pourront facilement être reprises sous des formes diverses, comme l’on avait déjà commencé à discuter au cours de la campagne référendaire française quand le risque du Non était devenu important. Mais, ignorer le signal d’alarme lancé par les citoyens français et hollandais, même s’il s’agissait d’états d’âme divers et contradictoires, et ne pas aborder les contradictions européennes mises en évidence par les référendums serait, de la part de la classe politique, tout à fait irresponsable. C’est l’avenir de l’Europe qui est en jeu, et ne pas saisir l’occasion pour relancer le processus sur des bases nouvelles et plus crédibles peut conduire à une crise irréversible.
Le débat de ces derniers mois a eu pour mérite de lever le voile
d’hypocrisie que les gouvernements et les institutions européennes
utilisent pour cacher la réalité du cours du processus européen
en affirmant verbalement qu’ils veulent renforcer la cohésion de
l’Union et la conduire vers une forme d’intégration politique
mais sans créer les instruments à même de rendre possible
cette intégration et en se laissant entraîner, dans les faits,
par la logique de la dilution liée au processus de l’élargissement
; élargissement qui, en soi, sans contrepoids politiques précis,
éloigne la perspective originelle de l’objectif fédéral
et condamne l’Europe à l’impuissance et à la décadence.
Le mal-être croissant de l’opinion publique est dû essentiellement
à la conscience, dans un moment de changements profonds, de la faiblesse
des Etats et de celle de l’Union européenne ainsi qu’au fait
que l’on commence à perdre confiance dans la possibilité
d’une relance de l’Europe. Et effectivement cette relance est plus
difficile dans une Europe élargie parce qu’elle ne peut plus être
menée à bien par la méthode communautaire, ni par la méthode
intergouvernementale comme ce fut le cas jusqu’à présent.
La voie vers une intégration plus importante dans le domaine économique
et social, thème autour duquel le débat en France a été
le plus vif, est en fait désormais barrée d’un côté
par l’impossibilité d’harmoniser vingt-cinq économies
très hétérogènes en se mettant simplement d’accord
sur des standards communs, et de l’autre par l’impossibilité
d’une relance de l’économie au niveau continental en l’absence
de ressources propres adéquates de l’Union et d’un gouvernement
démocratique responsable devant les citoyens. D’autre part l’absence
d’une politique économique européenne mine les potentialités
de l’euro et va jusqu’à mettre en cause son existence-même,
tout comme l’absence d’une politique extérieure et de sécurité
condamne les Européens à subir les équilibres de pouvoir
imposés par les puissances mondiales, anciennes et nouvelles.
Le fait est que l’impasse dans laquelle l’Union se trouve suscite
des réactions très différentes selon les pays. Alors qu’une
grande partie des nouveaux membres avec ceux qui sont traditionnellement hostiles
au processus d’unification revendique de soumettre les institutions et
les décisions européennes à un contrôle national
plus important, dans les pays qui, depuis le deuxième après-guerre
ont lié leur destin politique à l’intégration européenne,
la demande est au contraire de plus d’Europe : d’une Europe capable
d’agir, de répondre aux changements en cours dans le monde, de
défendre le modèle social européen et d’une Europe
démocratique dont le gouvernement rendrait compte directement aux citoyens
de ses choix et de ses actions. C’est la signification profonde, avant
tout en France, du Non à la « constitution » européenne
et c’est de là que les gouvernements de ces pays doivent repartir
si l’on ne veut pas assister à l’échec du projet européen.
Cela comporte des réponses précises et concrètes. La constatation
de départ - qui, ce n’est pas par hasard, a été évoquée
durant le débat français - c’est que, pour que la construction
de l’Europe avance, il faut concrétiser l’idée de
l’Europe politique à plusieurs vitesses ou à cercles concentriques
avec un noyau dur au centre. C’est un projet dont on a surtout parlé
en France et en Allemagne ces quinze dernières années mais sans
aller au-delà de propositions de formes de coopération entre Etats
qui s’avèrent désormais totalement insuffisantes. Dans la
mesure où la politique économique et fiscale et la politique extérieure
et de sécurité sont en question, en fait, si l’on ne veut
pas continuer à rester paralysé par les intérêts
nationaux, divergents par définition, il n’y a pas d’alternative
: il faut attribuer ces compétences à des institutions européennes
dotées du pouvoir démocratique, c’est à dire soumis
au contrôle des citoyens, de décider et de mettre en œuvre
des décisions sur la base de moyens propres. Mais cela ne peut advenir
qu’à travers une transformation radicale des rapports entre les
Etats et plus précisément à travers un transfert de souveraineté
à un pouvoir fédéral de nature étatique sans lequel
tous les efforts pour un approfondissement de l’intégration sont
voués à l’échec.
C’est la réponse aux graves inquiétudes manifestées
par les opinions publiques des pays les plus européistes. C’est
seulement avec la naissance d’un premier noyau d’Etat fédéral
européen, à l’intérieur d’une confédération
européenne plus vaste représentée par l’Union élargie,
que la situation actuelle d’impasse pourra être inversée
et que l’Europe pourra reprendre en main son propre destin.
Si, comme c’est invoqué de plus en plus fréquemment, la
responsabilité de la relance du projet européen repose sur les
pays fondateurs, c’est dans cette perspective que la classe politique
et la société civile des Six doivent se mettre sans attendre à
penser et agir. Une initiative des Six, ou de certains d’entre eux, et
en premier lieu la France et l’Allemagne, peut et doit se manifester dans
le sens de la construction de l’Etat fédéral européen.
Publius